textes

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Elise Ternat
Critique revue 491/ Théâtre nouvelle génération

La question des enfermements.

Tel un observateur, subtil et bienveillant, le travail photographique de Thaïva Ouaki est de de ces regards fins et précis qui scrutent la société et ses contemporains pour mieux en cerner les aspérités, les contraintes et les contradictions. C’est en contournant ces dernières par autant d’échappées possibles que naît de chacun de ses clichés la possibilité d’un pas de côté, d’une approche autre, ouvrant autant d’appréhensions riches d’enseignements.
En interrogeant tour à tour des notions telles que l’enfermement, la norme, la mémoire ou encore les espaces de transit, chaque série convoque une réflexion sociétale dense, empreinte de la pensée de nombre d’artistes et philosophes. S’affirme ainsi avec acuité et finesse la puissance d’un potentiel de résistance aux dysfonctionnements du monde.

Quelles sont les cellules dans lesquelles nous nous enfermons ? Quels dispositifs mettons-nous en œuvre pour construire nos idéales prisons ? Soit autant de contraintes et cloisonnements mentaux ou bien réels que nous créons.
Rappelant les clichés de Diana Michener, la série Les Chiens interroge ce que l’enfermement, la contrainte laissent comme part d’individualité. Que reste-il de l’unicité de chacun une fois que le rouleau compresseur du formatage a accompli son œuvre ?  Les prises de vue frontales, le choix du cadrage volontairement resserré, respectant scrupuleusement un même protocole, manifestent une remarquable cohérence. Ces silhouettes comme effacées au point d’en devenir spectrales, anonymes et uniformes se distinguent à peine en arrière-plan et sont réduites à n’être que des numéros interchangeables, logés derrière des barreaux. Ici, la structure domine jusqu’à anéantir totalement l’individu.

Dans cette lignée, la série graphique des Réformatoires explore la dimension architecturale des processus d’enfermement via la notion de « panoptique » théorisée par Michel Foucault, dans Surveiller et punir qui permet au-delà de l’incarcération la possibilité d’un contrôle total et inhérent à la structure. La surveillance et la normalisation s’insèrent jusque dans les plus infimes recoins, perçus comme de possibles zones de liberté. Dans le contraste exercé entre les matériaux employés, la mine de plomb incarne la rigidité d’un dispositif dont la dimension quasi ornementale (à travers la série de rosaces) entre en contradiction avec la texture fluide et colorée de la peinture qui vient s’insinuer, à bas bruit, près du cœur de la structure sans jamais en atteindre le centre, telle une insurrection silencieuse.

D’apparence plus légère, la série Cellules. À travers ce clin d’œil assumé à l’artiste Absalon se révèle de manière tout à fait ludique, un idéal de pureté matérialisé par des espaces à la blancheur clinique. Huit élégants modules donnent à voir, ingénieusement logées au fond de verres à saké, des photographies de pièces à vivre totalement aseptisées, livrant au regard le reflet factice et illusoire d’une nouvelle tendance de bien-être. Ces images, symptomatiques d’un idéal de vie contemporain et épuré, dévoilent d’insidieux processus d’enfermement dans des modèles de prêt-à-penser, agencés à la manière des catalogues de décoration.

Par la précision technique associée tant à la rigueur des cadrages qu’au souci des éclairages, chaque photographie offre à son sujet la possibilité d’être pris pour lui-même, et non plus simplement relégué à sa dimension utilitaire et objectale. De cette vision renouvelée, émerge la possibilité d’une finalité retrouvée.

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Christian Sozzi
galerie B+, Exposition Icare ou la nuit
septembre 2018

Thaïva Ouaki ou le vol de l’éphémère.

Vous connaissez ces insectes tourbillonnant autour des sources de lumière le temps de leur accouplement. On les nomme éphémères en raison de leur durée de vie très courte. Quelques heures au plus. Comme une allégorie de la roue de la vie, leur nuée compacte et changeante nous introduit au monde imaginaire des métamorphoses.
Cet imaginaire est une nuit peuplée de récits mythologiques ou sacrés, de mystères, de fables philosophiques et de légendes nichées au milieu du réel. Thaïva Ouaki assemble des morceaux d’ordinaire à des lambeaux de rêves pour suggérer ce qui se fertilise et se transforme entre les paysages urbains, les matières inertes, les présences animales ou humaines. Elle nous laisse libre de trouver dans ces photographies et ces documents iconographiques des figures de vanité, des anges et des démons, des charmes et des sorts, ici et là, les traces d’un dialogue des vivants et des morts. Elle nous rapproche de ce qui lie l’homme à ses songes et ses désirs. Quand Icare se rêvant oiseau voit peu à peu la cire de ses ailes fondre à la chaleur du soleil, poussé par un besoin d’impossible plus fort que lui, par une volonté sans mesure de maîtrise de soi et du monde ou par l’arrachement vain de toutes les chaînes de l’enfermement. Ce monde des métamorphoses est un champ de forces contraires où la nuit s’oppose à l’aspect solaire de l’ascension, où la matière noire absorbe à jamais toute l’énergie de ce qui la borde. Quand les clôtures font obstacle à la liberté. Ici, les connexions d’un rhizome réfutent l’ordre d’une fiction en provoquant les circonstances quelconques et hasardeuses des rencontres avec le monde sensible du chien ou du poisson, avec l’architecture brutale comme un vaisseau de lumière sortant des ténèbres ou avec l’entrelacs des lignes abstraites fuyant hors du cadre. L’artiste souligne ainsi la permanence de la vie qui fuit d’une forme à une autre en montrant les grands écarts et les seuils de passage, les répétitions qui insistent, les interstices à peine entrevus, les instants suspendus ou les micros différences qui affectent des formes identiques.
La photographie de Thaïva Ouaki n’est pas une énigme à déchiffrer qui appelle une légende. Pas enchaînement des causes et des effets à l’appui d’un discours, mais une cartographie souple et mutante. Pas d’intrique qui viendrait ordonner un récit mais la mesure d’un jeu ténu de relations organisées sans hiérarchie entre ce qui est suggéré et non-dit, entre ce qui sépare le rien et le tout, entre le battement de l’aile du papillon et l’ordre du monde.

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Gilles Verneret
Directeur du centre de photographie Le Bleu du Ciel

Une œuvre

Plonger dans l’œuvre d’images de Thaïva Ouaki est comme s’immerger dans la diversité de la photographie contemporaine, premiers jets de métaphores aquatiques recoupant bien le plan émotionnel sous-jacent à chaque photographie, regroupées ensuite dans des séries distinctes.
La diversité d’expression artistique, qu’elle se revendique sous la forme d’un étendard conceptuel, plasticien ou documentaire, ou trouve sa justification et son unité rédemptrice dans l’acte du faire, est chez Thaïva Ouaki la preuve de la nécessité intérieure grandissante, et mouvante supportées par l’expérience vécue. Elle voit ce qu’elle regarde, dans une vision holistique, elle dessine ce qu’elle ressent à même la sensation, elle analyse ce qu’elle comprend intuitivement, surgi du composé visuel, puis ordonne et recompose ces éléments disjoints des réalités croisées, dirige et met en place des surfaces et des êtres de passage au sein des espaces, confronte des couleurs en dialectique avec des lumières, qu’elles soient artificielles ou dirigées en cône ou en rayons naturels, elle pense et s’arrête dans un songe vide, interstice de silence où elle éternise le temps de la pose.

Le fil d’Ariane qui traverse ces parcours multiples et symboliques, fait naître de l’écume la solitude et l’enfermement, dont Icare figure légendaire de la jeunesse en recherche, veut s’extraire par le rêve de cette jeune femme au dos brûlé par le soleil créateur qui revient sur terre, dans sa chambre d’hôpital trop blanche et  trop polie. Mais on ne rêve pas en couleur et le réel nous rattrape avec ces chiens numérotés, furieux, oubliés, invisibles, qui ne parviennent pas à quitter l’anonymat de leurs cris étouffés derrière ces cages d’habitat. On n’échappe pas à l’image, Thaïva Ouaki en fait le cruel et lucide apprentissage, aux côtés de ses murs de panoptiques, d’où sort ce mauvais sang que se font les femmes sur ce monde à l’arrache, ces femmes qui en chemise défient et interrogent la nuit sur l’horizon de cette mer de culture, désespérément mutique, dans lequel Icare sombre pour toujours chez Bruegel.

On voudrait que tout cesse et se referme sur la sage immobilité des Merges de la mer, où la neige  télévisuelle fait figure de message sur la Polis, cette cité incommunicable à la tombée du jour qui hypnotise nos sensibilités. On cherche la vie, contre la  mort, et la maladie rôde dans ces intérieurs en attente, dans ces confessionnaux dérisoires et sculptés où Dieu s’endort dans la mémoire avec les fleurs de Pompei, qui nous rappellent une  fois ultime à nos impermanentes conditions…
L’artiste est là, en attente derrière son œuvre, latence imminente, qui va sourdre, est-il besoin d’ajouter en profondeur?

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Edith Vamain
Critique

Le travail de Thaïva Ouaki opère principalement par séries.
Biaisant la frontalité, sa stratégie consiste à déplacer ou affaiblir certains appuis usuels de la représentation, à suspendre le flux ordinaire où sont insérés les objets normaux, à désinformer l’image.
Il ne s’agit pas tant de documenter des objets ou des corps, que de questionner le cadre qui les circonscrit, en l’annulant, ou au contraire en le soulignant fortement.

L’effacement du cadre est en œuvre dans plusieurs travaux, dont les éléments de contexte ou de narration sont volontairement rendus ambigus.
Les prises de vue, non titrées et jamais localisées, s’attachent aux dimensions interstitielles, à la vacance, à l’évacuation de l’intentionnalité.
Plus que d’activer un travail d’interprétation ou de libre association chez le spectateur, l’enjeu est de rendre aux choses une consistance désengagée des finalités d’usage, une épaisseur dans laquelle les choses et les êtres résistent à l’assujettissement.
Ce qu’un cadre fait au sujet, au vivant qui l’habite, et comment amener ce cadre à devenir l’objet du visible : l’ambition transparaît à travers l’usage d’un protocole photographique serré, et un intérêt récurrent pour les lieux de transit. Des photographies de chiens « encagés » plus qu’enragés, des cages dont la surexposition renvoie directement à l’ombre, les animaux qui y sont enfermés.
Le dégagement des assignations, dont le souci parcourt l’ensemble du travail de Thaïva Ouaki prend aussi parfois un tour dialectique : certaines séries déjouent des dispositifs de contrainte (prison, vidéosurveillance), en les retravaillant de manière à en exhiber la fonction et la structure.

Ainsi dans son œuvre se met en action une distance critique qui n’entend pas abandonner le monde à l’état des choses, mais tente de décadrer/recadrer l’objet du regard dans une perspective de restauration de possibles.
Plutôt qu’un appel à la révolte face à l’étau de la norme sociale, on y trouve un positionnement doux mais néanmoins intraitable, tel un Bartleby qui « préfère ne pas », mais aussi qui montre.