Le travail de Thaïva Ouaki opère principalement par séries.
Biaisant la frontalité, sa stratégie consiste à déplacer ou affaiblir certains appuis usuels de la représentation, à suspendre le flux ordinaire où sont insérés les objets normaux, à désinformer l’image.
Il ne s’agit pas tant de documenter des objets ou des corps, que de questionner le cadre qui les circonscrit, en l’annulant, ou au contraire en le soulignant fortement.

L’effacement du cadre est en œuvre dans plusieurs travaux, dont les éléments de contexte ou de narration sont volontairement rendus ambigus.
Les prises de vue, non titrées et jamais localisées, s’attachent aux dimensions interstitielles, à la vacance, à l’évacuation de l’intentionnalité.
Plus que d’activer un travail d’interprétation ou de libre association chez le spectateur, l’enjeu est de rendre aux choses une consistance désengagée des finalités d’usage, une épaisseur dans laquelle les choses et les êtres résistent à l’assujettissement.

Ce qu’un cadre fait au sujet, au vivant qui l’habite, et comment amener ce cadre à devenir l’objet du visible : l’ambition transparaît à travers l’usage d’un protocole photographique serré, et un intérêt récurrent pour les lieux de transit. Des photographies de chiens « encagés » plus qu’enragés, des cages dont la surexposition renvoie directement à l’ombre, les animaux qui y sont enfermés.
Le dégagement des assignations, dont le souci parcourt l’ensemble du travail de Thaïva Ouaki prend aussi parfois un tour dialectique : certaines séries déjouent des dispositifs de contrainte (prison, vidéosurveillance), en les retravaillant de manière à en exhiber la fonction et la structure.

Ainsi dans son œuvre se met en action une distance critique qui n’entend pas abandonner le monde à l’état des choses, mais tente de décadrer/recadrer l’objet du regard dans une perspective de restauration de possibles.
Plutôt qu’un appel à la révolte face à l’étau de la norme sociale, on y trouve un positionnement doux mais néanmoins intraitable, tel un Bartleby qui « préfère ne pas », mais aussi qui montre.

Edith Vamain