La question des enfermements

Tel un observateur, subtil et bienveillant, le travail photographique de Thaïva Ouaki est de de ces regards fins et précis qui scrutent la société et ses contemporains pour mieux en cerner les aspérités, les contraintes et les contradictions. C’est en contournant ces dernières par autant d’échappées possibles que naît de chacun de ses clichés la possibilité d’un pas de côté, d’une approche autre, ouvrant autant d’appréhensions riches d’enseignements.

En interrogeant tour à tour des notions telles que l’enfermement, la norme, la mémoire ou encore les espaces de transit, chaque série convoque une réflexion sociétale dense, empreinte de la pensée de nombre d’artistes et philosophes. S’affirme ainsi avec acuité et finesse la puissance d’un potentiel de résistance aux dysfonctionnements du monde.

Quelles sont les cellules dans lesquelles nous nous enfermons ? Quels dispositifs mettons-nous en œuvre pour construire nos idéales prisons ? Soit autant de contraintes et cloisonnements mentaux ou bien réels que nous créons.

Rappelant les clichés de Diana Michener, la série Les Chiens interroge ce que l’enfermement, la contrainte laissent comme part d’individualité. Que reste-il de l’unicité de chacun une fois que le rouleau compresseur du formatage a accompli son œuvre ?  Les prises de vue frontales, le choix du cadrage volontairement resserré, respectant scrupuleusement un même protocole, manifestent une remarquable cohérence. Ces silhouettes comme effacées au point d’en devenir spectrales, anonymes et uniformes se distinguent à peine en arrière-plan et sont réduites à n’être que des numéros interchangeables, logés derrière des barreaux. Ici, la structure domine jusqu’à anéantir totalement l’individu.

Dans cette lignée, la série graphique des Réformatoires explore la dimension architecturale des processus d’enfermement via la notion de « panoptique » théorisée par Michel Foucault, dans Surveiller et punir qui permet au-delà de l’incarcération la possibilité d’un contrôle total et inhérent à la structure. La surveillance et la normalisation s’insèrent jusque dans les plus infimes recoins, perçus comme de possibles zones de liberté. Dans le contraste exercé entre les matériaux employés, la mine de plomb incarne la rigidité d’un dispositif dont la dimension quasi ornementale (à travers la série de rosaces) entre en contradiction avec la texture fluide et colorée de la peinture qui vient s’insinuer, à bas bruit, près du cœur de la structure sans jamais en atteindre le centre, telle une insurrection silencieuse.

D’apparence plus légère, succède la série Cellules. À travers ce clin d’œil assumé à l’artiste Absalon se révèle de manière tout à fait ludique, un idéal de pureté matérialisé par des espaces à la blancheur clinique. Huit élégants modules donnent à voir, ingénieusement logées au fond de verres à saké, des photographies de pièces à vivre totalement aseptisées, livrant au regard le reflet factice et illusoire d’une nouvelle tendance de bien-être. Ces images, symptomatiques d’un idéal de vie contemporain et épuré, dévoilent d’insidieux processus d’enfermement dans des modèles de prêt-à-penser, agencés à la manière des catalogues de décoration.

Par la précision technique associée tant à la rigueur des cadrages qu’au souci des éclairages, chaque photographie offre à son sujet la possibilité d’être pris pour lui-même, et non plus simplement relégué à sa dimension utilitaire et objectale. De cette vision renouvelée, émerge la possibilité d’une finalité retrouvée.

Elise Ternat
Critique revue 491/ Théâtre Nouvelle Génération