Christian Sozzi, galerie B+
Exposition Icare ou la nuit
Septembre 2018

Thaïva Ouaki ou le vol de l’éphémère

Vous connaissez ces insectes tourbillonnant autour des sources de lumière le temps de leur accouplement. On les nomme éphémères en raison de leur durée de vie très courte. Quelques heures au plus. Comme une allégorie de la roue de la vie, leur nuée compacte et changeante nous introduit au monde imaginaire des métamorphoses.
Cet imaginaire est une nuit peuplée de récits mythologiques ou sacrés, de mystères, de fables philosophiques et de légendes nichées au milieu du réel. Thaïva Ouaki assemble des morceaux d’ordinaire à des lambeaux de rêves pour suggérer ce qui se fertilise et se transforme entre les paysages urbains, les matières inertes, les présences animales ou humaines. Elle nous laisse libre de trouver dans ces photographies et ces documents iconographiques des figures de vanité, des anges et des démons, des charmes et des sorts, ici et là, les traces d’un dialogue des vivants et des morts. Elle nous rapproche de ce qui lie l’homme à ses songes et ses désirs. Quand Icare se rêvant oiseau voit peu à peu la cire de ses ailes fondre à la chaleur du soleil, poussé par un besoin d’impossible plus fort que lui, par une volonté sans mesure de maîtrise de soi et du monde ou par l’arrachement vain de toutes les chaînes de l’enfermement. Ce monde des métamorphoses est un champ de forces contraires où la nuit s’oppose à l’aspect solaire de l’ascension, où la matière noire absorbe à jamais toute l’énergie de ce qui la borde. Quand les clôtures font obstacle à la liberté. Ici, les connexions d’un rhizome réfutent l’ordre d’une fiction en provoquant les circonstances quelconques et hasardeuses des rencontres avec le monde sensible du chien ou du poisson, avec l’architecture brutale comme un vaisseau de lumière sortant des ténèbres ou avec l’entrelacs des lignes abstraites fuyant hors du cadre. L’artiste souligne ainsi la permanence de la vie qui fuit d’une forme à une autre en montrant les grands écarts et les seuils de passage, les répétitions qui insistent, les interstices à peine entrevus, les instants suspendus ou les micros différences qui affectent des formes identiques.
La photographie de Thaïva Ouaki n’est pas une énigme à déchiffrer qui appelle une légende. Pas enchaînement des causes et des effets à l’appui d’un discours, mais une cartographie souple et mutante. Pas d’intrique qui viendrait ordonner un récit mais la mesure d’un jeu ténu de relations organisées sans hiérarchie entre ce qui est suggéré et non-dit, entre ce qui sépare le rien et le tout, entre le battement de l’aile du papillon et l’ordre du monde.